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Comprendre l'autisme

Autisme et double empathie : quand deux personnes ne vivent pas la même interaction

La difficulté de communication entre personnes autistes et non autistes n'est pas un déficit d'un seul côté. C'est un décalage réciproque — et cela change tout, y compris au travail.

Lucas Lenoir12 août 2026 6 min de lecture

Un clinicien pose une question simple.

« Comment vous vous sentez aujourd'hui ? »

La personne autiste reste silencieuse quelques secondes. Le regard se détourne.

Dans ce silence, plusieurs interprétations apparaissent déjà.

Pour l'observateur, ce silence peut évoquer une difficulté émotionnelle, un retrait relationnel, peut-être une forme de fermeture. Le regard qui s'éloigne peut être lu comme un évitement ou un manque d'engagement dans l'échange.

Pour la personne autiste, la scène peut avoir une signification tout à fait différente.

La question peut nécessiter une clarification : parle-t-on d'un état émotionnel ? D'un état physique ? Du moment présent ou de la journée entière ?

Le regard peut se détourner non pour éviter la relation, mais pour faciliter la concentration ou réduire une surcharge sensorielle.

Le comportement observable est le même.

Mais les logiques interprétatives mobilisées pour lui donner sens ne le sont pas.

C'est souvent dans cet espace discret que naissent certaines incompréhensions entre personnes autistes et non autistes.

La double empathie : l'empathie n'est pas toujours unilatérale

Pendant longtemps, les difficultés relationnelles associées à l'autisme ont été interprétées principalement à travers l'idée d'un déficit empathique.

Cette lecture s'appuie notamment sur les travaux autour de la théorie de l'esprit, qui ont mis en évidence certaines différences dans la manière dont les personnes autistes peuvent inférer les états mentaux d'autrui.

Une autre lecture de ces phénomènes s'est cependant développée.

Le chercheur Damian Milton a introduit en 2012 le concept de double empathie pour décrire une réalité souvent observée : les incompréhensions entre personnes autistes et non autistes peuvent être réciproques.

Autrement dit, il ne s'agit pas uniquement d'une difficulté située d'un seul côté de la relation. Les deux interlocuteurs peuvent éprouver des difficultés à interpréter correctement les intentions, les signaux ou les priorités communicationnelles de l'autre.

Cette perspective déplace le regard.

Le problème n'est plus seulement situé dans l'individu, mais dans la rencontre entre deux modes de fonctionnement.

Les cadres implicites de l'interaction

Toute interaction humaine repose sur des cadres implicites.

Ces cadres orientent la manière dont nous interprétons ce qui se passe dans une situation donnée : ce qui est attendu, ce qui paraît approprié, ce qui semble étrange ou, au contraire, normal.

Le sociologue Erving Goffman a montré que la vie sociale repose largement sur ces cadres interactionnels partagés. Dans les situations ordinaires, les individus coordonnent leurs comportements en mobilisant des règles implicites concernant le regard, le tempo de la conversation, la posture corporelle ou l'expression des émotions.

Ces règles sont rarement formulées explicitement. Elles sont apprises progressivement par immersion dans un environnement social donné.

Lorsqu'elles sont largement partagées, elles permettent une communication fluide.

Mais lorsque deux personnes mobilisent des cadres différents, la situation peut devenir plus fragile.

Nous n'interprétons jamais un comportement en soi. Nous l'interprétons toujours à travers un cadre.

Autisme et communication : information ou coordination sociale ?

Ces décalages apparaissent particulièrement clairement dans l'usage du langage.

Dans de nombreuses interactions sociales, le langage ne sert pas uniquement à transmettre une information. Il joue également un rôle de coordination relationnelle.

Il peut signaler une intention, marquer une appartenance implicite au cadre de l'échange ou maintenir une certaine fluidité dans la conversation.

Pour de nombreuses personnes autistes, l'usage du langage peut être orienté plus directement vers l'information elle-même : précision du contenu, cohérence logique, clarté du message.

Ce décalage ne constitue pas en soi un problème.

La difficulté apparaît lorsque l'un de ces modes est utilisé comme seul cadre d'interprétation légitime.

Un message orienté vers l'information peut alors être perçu comme abrupt, distant ou inhabituel, non pas en raison de son contenu, mais parce qu'il ne mobilise pas les marqueurs sociaux attendus dans la situation.

Le malentendu ne tient pas nécessairement à une incapacité à communiquer.

Il tient parfois simplement à l'absence de traduction entre des logiques communicationnelles différentes.

La friction interprétative

Ces situations peuvent être décrites comme des moments de friction interprétative.

La friction interprétative apparaît lorsque deux personnes observent le même comportement mais n'utilisent pas le même cadre pour lui donner sens.

  • Un silence peut être interprété comme un retrait relationnel ou comme un temps de traitement.
  • Un regard détourné peut être lu comme un évitement ou comme une stratégie de régulation sensorielle.
  • Une réponse directe peut être perçue comme une rigidité ou comme une recherche de précision.

Lorsque les cadres restent invisibles, le malentendu est souvent attribué à la personne.

  • Le silence devient un retrait.
  • La précision devient une rigidité.
  • La régulation sensorielle devient un évitement.

Ce qui est en réalité un décalage de cadre peut alors être interprété comme un défaut du sujet.

Un phénomène bien connu dans les pratiques professionnelles

Dans de nombreuses pratiques cliniques, éducatives ou sociales, ces décalages apparaissent régulièrement.

Un professionnel peut avoir le sentiment qu'un patient ne répond pas, qu'un élève ne coopère pas, ou qu'un adulte semble distant.

Dans certains cas, il ne s'agit pas d'un refus relationnel.

Il peut s'agir d'un moment où deux cadres d'interprétation différents se rencontrent sans être reconnus comme tels.

Reconnaître cette possibilité ne signifie pas renoncer à l'observation clinique.

Cela permet au contraire de mieux distinguer ce qui relève du fonctionnement du sujet et ce qui relève du cadre à partir duquel la situation est interprétée.

Et dans l'entreprise ?

Ces mécanismes ne disparaissent évidemment pas lorsque nous franchissons la porte d'une entreprise.

Ils peuvent même devenir particulièrement importants, parce que le monde du travail repose sur une quantité considérable de règles qui ne sont jamais véritablement formulées.

Un manager peut par exemple demander :

« Tu pourrais regarder ça rapidement ? »

La phrase paraît simple.

Pourtant, elle contient potentiellement plusieurs informations implicites : quel degré de priorité faut-il lui accorder ? Que signifie « rapidement » ? S'agit-il d'une demande ou d'une suggestion ? Quel travail doit être interrompu pour y répondre ?

Lorsque ces informations sont partagées implicitement par les interlocuteurs, la communication fonctionne.

Lorsqu'elles ne le sont pas, chacun peut construire une interprétation différente de la situation.

Le manager peut alors percevoir un manque d'autonomie, une difficulté à prioriser ou une rigidité là où le collaborateur cherche simplement à obtenir les informations nécessaires pour répondre précisément à la demande.

À l'inverse, une réponse directe ou une demande de clarification formulée par un collaborateur autiste peut être interprétée comme une contestation, un manque de souplesse ou une attitude défensive alors qu'elle vise simplement à rendre la situation plus explicite.

On retrouve exactement la même friction interprétative.

Et c'est probablement l'un des enjeux importants du management des personnes autistes au travail : apprendre à distinguer le comportement observable de l'interprétation que nous lui attribuons.

Manager une personne autiste ne consiste donc pas nécessairement à inventer une nouvelle manière de communiquer.

Cela peut commencer beaucoup plus simplement : rendre visibles les règles que l'on pensait universelles.

Ce que l'autisme révèle sur la communication humaine

L'autisme ne crée pas ces décalages interprétatifs.

Il les rend simplement plus visibles.

Dans de nombreuses situations sociales ordinaires, les cadres interactionnels sont largement partagés. Les différences d'interprétation existent, mais elles restent souvent limitées.

Lorsque deux modes de fonctionnement plus éloignés se rencontrent, ces différences deviennent plus perceptibles.

L'autisme agit alors comme un révélateur des mécanismes implicites qui structurent la communication humaine : attentes non formulées, règles de lisibilité sociale, normes émotionnelles et coordination tacite des comportements.

Et c'est également ce qui rend ces questions particulièrement intéressantes pour le management.

Comprendre la communication autistique ne consiste pas seulement à apprendre à mieux communiquer avec une catégorie particulière de salariés. Cela nous oblige aussi à observer les règles implicites sur lesquelles repose notre propre manière de communiquer.

Déplacer le regard

Peut-être que la question n'est pas seulement :

Pourquoi certaines personnes autistes ont-elles du mal à se rendre lisibles dans les interactions ?

Mais aussi :

Dans quelle mesure nos cadres d'interprétation sont-ils capables d'accueillir des modes de présence différents ?

Cette question vaut dans une consultation, dans une relation, dans une salle de classe.

Elle vaut également autour d'une table de réunion.

Car parfois, la difficulté n'est pas de communiquer.

Elle est simplement que nous parlons depuis des cadres que nous ne voyons pas.

Pour aller plus loin

Ces mécanismes de communication et d'interprétation ont des conséquences très concrètes dans l'entreprise : feedback, réunions, priorisation, gestion des implicites, surcharge ou encore relations entre managers et collaborateurs.

Ils font partie des sujets développés dans mon Guide du management des personnes autistes au travail

Sources

  • Damian Milton (2012). On the ontological status of autism: the “double empathy problem”. Disability & Society.
  • Erving Goffman (1959). The Presentation of Self in Everyday Life. Anchor Books.
  • Erving Goffman (1974). Frame Analysis: An Essay on the Organization of Experience. Harper & Row.
  • George Herbert Mead (1934). Mind, Self, and Society. University of Chicago Press.
  • Hull, L., Petrides, K., Allison, C., et al. (2017). “Putting on My Best Normal”: Social Camouflaging in Adults with Autism Spectrum Conditions. Journal of Autism and Developmental Disorders.
  • Crompton, C., et al. (2020). Neurotype-Matching, but Not Being Autistic, Influences Self and Observer Ratings of Interpersonal Rapport. Frontiers in Psychology.
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