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Autisme, adaptation et pouvoir dans les relations et au travail

Identité & relations

L’asymétrie narrative

Quand deux personnes ne disposent pas du même pouvoir pour raconter leur histoire

Lucas Lenoir20 août 2026 21 min de lecture

« Mais tu n’as jamais rien dit. »

La phrase paraît simple, presque irréfutable.

Une situation s’est répétée pendant plusieurs mois, parfois plusieurs années ; une personne a accepté, s’est adaptée, n’a pas vraiment protesté, puis un jour elle explique que cette situation ne lui convenait pas, qu’elle l’a vécue autrement, ou qu’elle comprend aujourd’hui quelque chose qu’elle n’était pas encore capable de nommer lorsqu’elle se trouvait au milieu de cette relation.

Pour la personne en face, il y a alors une incohérence apparente.

Si cela posait réellement problème, pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ? Pourquoi avoir continué ? Pourquoi accepter plusieurs fois quelque chose avant d’expliquer que cela nous coûtait ?

Et comment deux personnes ayant participé aux mêmes conversations et vécu les mêmes événements peuvent-elles finalement raconter deux histoires aussi différentes ?

Notre premier réflexe consiste souvent à chercher laquelle des deux interprétations est la bonne.

Je me demande si la question ne devrait pas commencer ailleurs.

Parce qu’avant de demander pourquoi quelqu’un n’a pas défendu une position plus tôt, il faudrait peut-être se demander si nous disposons tous des mêmes ressources pour nous opposer, négocier une limite ou simplement rendre notre expérience suffisamment compréhensible pour qu’elle soit entendue.

Chez certaines personnes autistes, cette distinction semble avoir une importance particulière.

Ne pas s’opposer ne veut pas nécessairement dire être d’accord

Nous faisons tous une inférence assez naturelle entre ce que nous voyons et ce que nous imaginons être l’intention de l’autre.

Quelqu’un accepte une demande, nous supposons donc qu’il est d’accord. Il ne proteste pas, alors la situation ne doit probablement pas lui poser un problème majeur. Il continue à participer à une relation, nous en déduisons que son fonctionnement lui convient au moins suffisamment pour qu’il ne soit pas nécessaire de le remettre en question.

Cette lecture fonctionne probablement assez souvent pour que nous n’ayons aucune raison de nous en méfier.

Elle n’est pourtant pas toujours fiable.

En 2022, Amy Pearson, Jon Rees et Samantha Forster ont publié une étude qualitative consacrée aux expériences de victimisation interpersonnelle d’adultes autistes. Son titre est déjà particulièrement intéressant : “This Was Just How This Friendship Worked”, que l’on pourrait traduire par « C’était simplement comme ça que fonctionnait cette amitié ».

Les auteurs décrivent notamment chez certains participants une forme de heightened compliance, c’est-à-dire une tendance accrue à se conformer à des demandes pourtant considérées comme déraisonnables, associée entre autres à la peur ou à l’évitement de la confrontation.

Les témoignages montrent également que certaines personnes avaient eu des difficultés à identifier les intentions négatives d’autrui ou avaient progressivement considéré certains fonctionnements relationnels comme normaux.

Ce résultat ne signifie évidemment pas que les personnes autistes seraient incapables de savoir ce qu’elles veulent, qu’elles seraient naturellement naïves ou qu’elles accepteraient systématiquement ce que les autres leur demandent.

Cette lecture serait à la fois caricaturale et scientifiquement injustifiée.

Ce qui m’intéresse est beaucoup plus subtil :

le coût de l’opposition peut ne pas être équivalent pour les deux personnes.

Deux individus peuvent parfaitement savoir ce qu’ils souhaitent, tout en n’ayant pas du tout la même facilité à le défendre dans une interaction.

Pour l’un, refuser peut consister à exprimer rapidement son désaccord, à argumenter quelques minutes puis à supporter une tension sociale relativement transitoire.

Pour l’autre, la même interaction peut demander de comprendre précisément ce qui vient de produire un inconfort, de transformer cette expérience en mots, d’organiser une argumentation tout en suivant celle de l’interlocuteur, de décoder ses réactions et de supporter simultanément la charge émotionnelle produite par le conflit.

La question n’est donc pas simplement :

« cette personne savait-elle dire non ? »

Elle pourrait être :

« quel était le prix de ce non, à cet instant précis et dans cette relation précise ? »

Car lorsque le coût du désaccord devient suffisamment élevé, accepter peut parfois être moins coûteux à court terme que défendre sa position, même lorsque l’acceptation ne correspond pas réellement à ce que l’on aurait souhaité.

Et lorsque cette situation ne se produit pas une fois, mais régulièrement, elle peut progressivement commencer à organiser la relation elle-même.

Une concession répétée finit parfois par ne plus ressembler à une concession

Imaginons quelque chose de très simple.

A demande quelque chose à B.

B préférerait refuser, mais ouvrir une confrontation lui demande suffisamment d’énergie pour qu’accepter lui paraisse, sur le moment, plus accessible.

Quelques semaines plus tard, une demande similaire revient et B accepte encore, puis une autre fois.

Il ne s’est peut-être rien passé de spectaculaire.

Aucune menace, aucune contrainte explicite, peut-être même aucune volonté consciente d’obtenir davantage que ce que l’autre voulait donner.

Seulement une succession de petites interactions dans lesquelles l’une des deux personnes disposait d’un avantage relativement banal : défendre son intérêt lui coûtait moins cher.

Ce qui était initialement une concession peut alors devenir progressivement une habitude.

L’habitude crée une attente.

Puis cette attente finit parfois par ressembler à une règle implicite.

La question initiale — « Est-ce que tu accepterais de faire cela ? » — se transforme presque imperceptiblement en « C’est comme cela que nous fonctionnons ».

À partir de là, les deux personnes peuvent raconter quelque chose de vrai.

B peut dire :

« Je me suis adapté pendant très longtemps parce que je n’arrivais pas réellement à défendre ma position. »

Pendant que A répond :

« Je pensais que cela te convenait puisque tu avais toujours accepté. »

Ces deux phrases ne décrivent pas nécessairement deux séries d’événements différentes.

Elles donnent deux significations différentes aux mêmes événements.

Pour l’une des personnes, les acceptations successives constituent les traces de tout ce qu’elle a absorbé pour maintenir la relation.

Pour l’autre, elles sont devenues les preuves que cette organisation était consensuelle.

Et cette différence peut rester invisible très longtemps.

Jusqu’au jour où B commence à dire non.

Quand commencer à poser des limites ressemble soudainement à un changement de personnalité

À partir du moment où B commence à défendre plus clairement ses besoins, quelque chose qui semblait stable cesse de fonctionner.

Du point de vue de B, le changement peut être relativement simple :

« Je commence enfin à exprimer ce que je n’arrivais pas à défendre jusque-là. »

Pour A, l’expérience peut être très différente :

« Tu n’étais pas comme ça avant. »

Ou :

« Jusqu’ici, ça n’avait jamais posé problème. »

Et A n’a pas nécessairement besoin de mentir pour le penser.

Ce qui lui semblait être un accord disparaît réellement.

Quelque chose qu’il considérait comme faisant partie du fonctionnement normal de la relation est désormais remis en question, de sorte que la limite nouvellement exprimée peut être vécue non pas comme la correction tardive d’une asymétrie, mais comme la suppression soudaine de quelque chose qui semblait acquis.

Il y a là un paradoxe qui me paraît important :

lorsqu’une personne s’est longtemps adaptée, son affirmation peut être vécue comme un changement précisément parce que son adaptation avait fini par devenir invisible.

La concession n’était plus perçue comme telle.

Elle était devenue le fonctionnement normal.

Et c’est ici que la relation peut commencer à produire deux histoires très différentes à partir des mêmes faits.

Deux personnes peuvent vivre la même interaction sans lui donner le même sens

Cette question rejoint directement l’évolution de notre compréhension des difficultés de communication liées à l’autisme.

Pendant longtemps, celles-ci ont principalement été décrites comme un problème situé chez la personne autiste : elle comprendrait mal les intentions, les implicites, les émotions, les codes sociaux ou les autres en général.

En 2012, Damian Milton propose un déplacement important avec le double empathy problem.

Ce déplacement est développé plus en détail dans Autisme et double empathie : quand deux personnes ne vivent pas la même interaction.

Son idée n’est pas de nier que les personnes autistes puissent rencontrer certaines difficultés de compréhension sociale, mais de rappeler que lorsqu’une interaction réunit deux personnes ayant des manières suffisamment différentes de percevoir, interpréter et communiquer leur expérience, l’incompréhension peut devenir réciproque.

La personne autiste peut mal comprendre la personne non-autiste, mais l’inverse est également possible.

Plus encore, l’échec de communication peut se situer précisément dans l’écart entre leurs deux manières de fonctionner.

Plusieurs travaux expérimentaux ont depuis exploré cette hypothèse.

En 2020, Catherine Crompton et ses collègues ont étudié la transmission d’informations au sein de chaînes composées uniquement de personnes autistes, uniquement de personnes non-autistes ou alternant les deux neurotypes.

Dans cette étude, les chaînes mixtes présentaient une perte d’information plus importante, tandis que les chaînes composées uniquement de personnes autistes ne différaient pas significativement des chaînes composées uniquement de personnes non-autistes. Les participants des chaînes mixtes rapportaient également un rapport interpersonnel plus faible.

Ces résultats sont intéressants, mais ils ne doivent pas être transformés en loi générale : des travaux ultérieurs n’ont pas toujours reproduit exactement les mêmes différences selon la composition des chaînes.

Ils contribuent néanmoins à déplacer une hypothèse longtemps considérée comme presque évidente : lorsqu’une personne autiste et une personne non-autiste ne se comprennent pas, nous ne pouvons pas automatiquement conclure que la mauvaise interprétation se trouve du côté autistique.

L’incompréhension appartient aussi à la relation.

Revenons alors à notre exemple.

A dit :

« Tu acceptais. »

B répond :

« Je cédais. »

Si l’on observe uniquement ce qui était visible de l’extérieur, les deux phrases parlent effectivement du même comportement.

Mais elles ne racontent pas la même expérience.

Et aucune caméra placée dans la pièce n’aurait permis, à elle seule, de résoudre cette différence.

Le problème commence lorsque les deux interprétations n’ont pas le même poids

Deux personnes peuvent comprendre différemment une relation sans que cela soit en soi pathologique ou particulièrement inquiétant.

Nous reconstruisons tous les événements à partir de notre propre expérience, de ce que nous avons perçu, de ce que nous ignorions et de ce que nous avons appris depuis.

La question devient plus délicate lorsque les deux interprétations ne disposent pas des mêmes ressources pour être reconnues.

Une personne peut être plus rapide verbalement, plus à l’aise dans le conflit, plus capable de synthétiser, plus persuasive ou tout simplement plus proche des codes sociaux considérés comme habituels dans son environnement.

L’autre peut avoir besoin de temps, de recul, de reconstruire une chronologie, de comprendre certains événements après coup ou de fournir beaucoup plus de contexte avant d’arriver à ce qu’elle essaie réellement d’expliquer.

Les deux histoires ne sont alors pas seulement différentes.

Elles ne partent pas avec les mêmes chances d’être entendues.

Et c’est ici qu’une autre notion devient utile : celle d’injustice épistémique.

Qui possède l’autorité sur ce qui a été vécu ?

La philosophe Miranda Fricker utilise le terme d’injustice épistémique pour décrire des situations dans lesquelles une personne subit une injustice précisément dans sa capacité à être reconnue comme quelqu’un capable de connaître, d’interpréter ou de témoigner de son propre vécu.

L’une des formes qu’elle décrit, l’injustice testimoniale, apparaît lorsque le témoignage d’une personne reçoit moins de crédibilité qu’il ne devrait.

Cette question prend une importance particulière lorsqu’on s’intéresse à l’autisme.

Différents travaux théoriques ont montré comment les personnes autistes peuvent parfois être considérées comme des narrateurs moins fiables de leur propre expérience, ou voir leur interprétation requalifiée par quelqu’un d’autre comme étant essentiellement le produit de leur fonctionnement autistique.

Des recherches empiriques commencent également à documenter ces expériences.

Dans un article publié dans le volume 2026 de Sociology of Health & Illness, Aino-Mari Uisma, Tuija Virkki et Minna Ylilahti étudient les expériences de jeunes adultes autistes dans leurs interactions avec le système de santé.

Le titre de leur article résume une partie du phénomène :

Misunderstood, Minimised, Misrepresented.

Mal compris.

Minimisé.

Mal représenté.

Les participants décrivent notamment des situations dans lesquelles leur compréhension de leur propre expérience était diminuée, reformulée ou interprétée à leur place.

Il faut évidemment rester prudent : cette étude concerne le contexte des soins et ne démontre pas que le même phénomène se reproduit automatiquement dans les relations familiales, amoureuses, amicales ou professionnelles.

Elle montre cependant quelque chose de fondamental :

être celui qui vit une expérience ne garantit pas que l’on sera considéré comme celui qui possède la meilleure lecture de cette expérience.

Et lorsqu’une personne autiste tente de revenir sur une relation plusieurs mois ou plusieurs années plus tard, cette question de la crédibilité devient centrale.

Une histoire simple gagne facilement contre une histoire qui demande du contexte

Supposons maintenant que B essaie d’expliquer pourquoi il considère aujourd’hui la relation différemment.

Il revient sur des événements anciens, précise la chronologie, explique qu’il n’avait pas compris certaines choses au moment où elles se produisaient ou qu’il les ressentait sans parvenir à les formuler, et reconnaît avoir parfois accepté des situations qui, avec le recul, lui semblent profondément déséquilibrées.

Pour lui, tout ce contexte est nécessaire.

Pour la personne qui l’écoute, il peut produire l’effet inverse.

« Si c’était vraiment un problème, tu aurais dit quelque chose à l’époque. »

« Tu changes ta version. »

« Tu analyses tout différemment maintenant. »

« Pourquoi revenir là-dessus après autant de temps ? »

À ce moment-là, la difficulté n’est plus seulement de raconter ce que l’on a vécu.

Il faut également expliquer pourquoi le fait de n’avoir pas pu le raconter correctement à l’époque ne rend pas cette expérience moins réelle aujourd’hui.

La personne se retrouve donc à devoir défendre à la fois son interprétation et sa légitimité à interpréter.

L’une des histoires peut tenir en une phrase :

« Cela a toujours fonctionné comme ça. »

L’autre a besoin d’expliquer tout ce qui était invisible derrière ce fonctionnement :

« Oui, cela a toujours fonctionné comme ça, mais voici ce que ce fonctionnement me demandait pour continuer à exister. »

La première histoire est immédiatement lisible.

La deuxième a besoin de contexte.

Et dans la vie sociale, la simplicité possède souvent un avantage considérable.

Lorsqu’une explication menace aussi l’image que nous avons de nous-mêmes

Il reste une autre dimension, moins spécifique à l’autisme mais essentielle pour comprendre ce qui peut suivre.

Lorsqu’une personne dit :

« Cette relation était profondément déséquilibrée pour moi »,

son intention peut être simplement descriptive.

Elle essaie peut-être de mettre des mots sur quelque chose qu’elle comprend mieux aujourd’hui.

Mais la personne en face peut entendre autre chose.

« Tu as profité de moi. »

Puis, presque immédiatement :

« Tu es quelqu’un qui profite des autres. »

La discussion quitte alors le terrain de l’expérience pour toucher à l’identité morale.

Nous savons depuis longtemps en psychologie sociale que les êtres humains cherchent à préserver une certaine cohérence entre leurs comportements, leurs croyances et l’image qu’ils ont d’eux-mêmes.

Les travaux de Leon Festinger sur la dissonance cognitive ont notamment montré combien la coexistence de représentations incompatibles pouvait produire une tension psychologique.

Je peux sincèrement penser :

« Je suis quelqu’un de juste. »

Et entendre simultanément :

« Notre relation fonctionnait d’une manière injuste pour moi. »

Ces deux propositions ne sont pas impossibles à concilier.

Mais elles demandent un travail psychologique.

Je peux reconnaître que mes intentions étaient différentes de l’effet produit, admettre que je n’avais pas compris ce que vivait l’autre, ou accepter que j’aie bénéficié d’une situation que je n’avais pas consciemment cherché à créer.

Mais il existe aussi une autre manière de réduire cette tension :

considérer que l’interprétation de l’autre est incorrecte.

Les travaux d’Albert Bandura sur le désengagement moral décrivent différents mécanismes à travers lesquels nous pouvons préserver une image acceptable de nous-mêmes lorsque nos comportements entrent en tension avec nos standards moraux : minimiser les conséquences, déplacer la responsabilité, justifier notre conduite ou attribuer une partie du problème à celui qui en a subi les effets.

Il faut là encore être précis.

À ma connaissance, aucune étude n’a démontré une séquence spécifique dans laquelle une personne profiterait d’abord de la difficulté d’une personne autiste à défendre ses limites, avant de construire consciemment ou inconsciemment un récit destiné à préserver sa propre image.

Ce serait affirmer davantage que ce que permettent les données.

En revanche, lorsque l’on rapproche les travaux sur la conformité face à certaines demandes, la victimisation, les difficultés réciproques de compréhension, l’injustice épistémique et les mécanismes généraux de protection de notre identité morale, une question devient difficile à éviter :

que se passe-t-il lorsque deux personnes ne disposent pas seulement de deux versions différentes d’une relation, mais d’un pouvoir différent pour faire reconnaître leur version ?

L’asymétrie narrative

Je propose ici une expression pour penser ce phénomène :

l’asymétrie narrative.

Je ne l’utilise pas comme un concept clinique établi, mais comme une grille de lecture.

Il y a asymétrie narrative lorsque deux personnes ont participé à une même interaction ou à une même relation, mais ne disposent pas des mêmes ressources pour rendre leur interprétation compréhensible, crédible et socialement recevable.

L’une peut être plus rapide verbalement, plus à l’aise avec le conflit, plus synthétique, plus persuasive ou simplement plus proche des attentes communicationnelles de l’environnement.

L’autre peut avoir besoin de recul, reconstruire précisément une chronologie, comprendre certains événements après coup, fournir beaucoup de contexte ou avoir une manière d’exprimer son expérience qui correspond moins aux attentes sociales dominantes.

Le point important n’est pas de décider immédiatement que l’une dit vrai et que l’autre ment.

Une histoire dominante n’a pas besoin d’être mensongère pour être incomplète.

« Tu n’as jamais dit non » peut être factuellement exact sans nous dire quoi que ce soit du coût qu’aurait représenté ce non.

« Nous avons toujours fonctionné comme ça » peut également être vrai sans expliquer comment ce fonctionnement s’est construit, ni si les deux personnes avaient réellement la même capacité à le négocier.

« Je ne t’ai jamais forcé » peut être exact sans prouver que les deux parties disposaient d’une capacité équivalente à défendre leurs besoins.

Nous cherchons parfois le mensonge alors que ce qui devrait nous intéresser est plutôt :

le cadre depuis lequel une vérité est racontée.

Jusque-là, tout ce que je viens de décrire pourrait se produire dans une amitié, un couple, une famille ou n’importe quelle relation dans laquelle deux personnes ne disposent pas des mêmes ressources pour faire reconnaître leur expérience.

Mais il existe un environnement dans lequel cette asymétrie prend une dimension supplémentaire.

Le travail.

Parce qu’en entreprise, les deux personnes ne disposent pas seulement d’un pouvoir différent pour défendre leur interprétation.

Elles peuvent également ne pas disposer du même pouvoir pour lui donner des conséquences.

Quand l’asymétrie narrative entre dans l’entreprise

Un salarié et son manager peuvent avoir deux lectures différentes d’une même situation, exactement comme deux amis ou deux partenaires.

La différence est qu’en entreprise, ces récits n’existent pas dans un espace neutre.

Un manager peut évaluer, formaliser un problème, attribuer des missions, rédiger un compte rendu, faire remonter une situation aux ressources humaines ou participer à des décisions qui auront un effet direct sur la trajectoire professionnelle de quelqu’un.

Les deux interprétations ne disposent donc pas nécessairement du même poids institutionnel.

Ce cadre organisationnel est développé dans mon Guide — Neurodiversité au travail : comprendre, manager, transformer

Prenons un exemple relativement banal.

Un collaborateur autiste accepte régulièrement des changements de planning annoncés tardivement.

Il les réalise, ne produit pas de conflit visible et continue à atteindre les objectifs attendus.

Son manager peut raisonnablement conclure que cette manière de fonctionner, même si elle n’est pas idéale, ne constitue pas réellement un problème.

Ce qu’il ne voit peut-être pas, c’est ce qui se passe autour : le temps nécessaire pour reconstruire mentalement la journée, l’énergie dépensée pour absorber le changement, la récupération nécessaire ensuite ou tout ce qui a dû être déplacé ailleurs pour rendre cette adaptation possible.

Puis un jour, le collaborateur dit qu’il a besoin que ces changements soient davantage anticipés.

Il refuse une modification tardive.

Peut-être plusieurs.

Quelque chose qui était auparavant invisible entre soudainement dans la relation professionnelle.

Et il devient très facile de raconter cette évolution ainsi :

« Il est devenu beaucoup moins flexible. »

Alors qu’une autre description pourrait être :

« Il a cessé d’absorber silencieusement le coût de notre manque de prévisibilité. »

Les deux phrases peuvent parler exactement de la même évolution.

Mais elles ne situent absolument pas le problème au même endroit.

« Pourtant, jusque-là, tout allait bien »

Il existe une phrase particulièrement intéressante dans ce type de situation :

« Pourtant, jusque-là, tout allait bien. »

Elle confond parfois deux choses très différentes.

L’absence de problème observable.

Et l’absence de coût invisible.

Une personne peut atteindre ses objectifs tout en étant en difficulté, participer à toutes les réunions tout en consacrant énormément d’énergie à récupérer ensuite, accepter une charge pendant plusieurs mois sans qu’elle soit réellement soutenable, ou ne jamais demander d’aménagement parce qu’elle ne sait pas encore qu’une autre manière de travailler est possible, qu’elle ne souhaite pas dévoiler son diagnostic ou qu’elle anticipe un coût social trop élevé à cette demande.

Les recherches sur le masking dans le contexte professionnel rappellent justement qu’une partie du travail réalisé par certaines personnes autistes consiste à ajuster ou masquer leurs comportements afin de correspondre aux normes sociales de leur environnement professionnel.

Ce travail d’adaptation possède une caractéristique presque paradoxale :

plus il fonctionne, moins l’environnement voit qu’il existe.

Une organisation peut alors finir par utiliser l’adaptation passée d’une personne comme preuve qu’elle n’a jamais eu besoin d’adaptation.

Le monde du travail ajoute une asymétrie de pouvoir

Les difficultés professionnelles rencontrées par les adultes autistes ne semblent pas pouvoir être réduites à leurs seules caractéristiques individuelles.

La littérature sur l’emploi met en évidence l’importance de la culture organisationnelle, de l’environnement de travail, de la qualité des relations avec les collègues et managers, de l’accès aux aménagements et de l’adéquation entre le poste et la personne.

Ces données sont importantes parce qu’elles remettent en question une conception encore très présente de l’inclusion selon laquelle le principal enjeu serait d’apprendre au salarié autiste à mieux exprimer ses besoins.

Bien sûr qu’il est utile de pouvoir les exprimer.

Mais encore faut-il regarder dans quel environnement cette expression doit avoir lieu, et ce qu’elle peut coûter à celui qui la porte.

Une personne peut devoir décider si elle révèle ou non son diagnostic, expliquer ce qu’il implique sans être réduite à une liste de symptômes, identifier elle-même les ajustements nécessaires, convaincre qu’ils sont raisonnables, les renégocier lorsqu’un manager change, puis parfois continuer à démontrer qu’ils constituent des conditions de travail légitimes plutôt qu’un traitement de faveur.

À ce stade, la question :

« Pourquoi n’a-t-il pas demandé de l’aide plus tôt ? »

devient peut-être moins intéressante que :

« À quel point notre système rend-il coûteux le fait d’expliquer qu’on en a besoin ? »

Dans l’entreprise, une histoire peut devenir une trace

C’est probablement ici que l’asymétrie narrative prend sa forme la plus concrète.

Dans une relation privée, deux personnes peuvent rester pendant longtemps avec deux histoires incompatibles de ce qu’elles ont vécu.

Dans une organisation, une interprétation peut devenir une trace.

« Difficulté à gérer le changement. »

« Communication problématique. »

« Manque de flexibilité. »

« Difficultés relationnelles. »

« Résistance au management. »

« Attitude devenue conflictuelle. »

Aucune de ces observations n’est nécessairement fausse.

Le problème n’est pas de considérer que toute remarque négative formulée à propos d’un salarié autiste serait automatiquement le produit d’un environnement défaillant.

Ce serait simplement inverser le biais.

La question importante est plutôt :

qui a eu la possibilité de contextualiser le comportement avant qu’il ne devienne une caractéristique de la personne ?

Parce qu’une fois qu’une interprétation entre dans un compte rendu, un entretien d’évaluation ou une discussion RH, elle change de nature.

Elle ne décrit plus seulement un événement passé.

Elle devient une information à partir de laquelle d’autres personnes, qui n’étaient parfois même pas présentes lorsque les événements se sont produits, vont comprendre le salarié et prendre de futures décisions.

À ce moment-là, l’asymétrie narrative devient institutionnelle.

La personne qui possède le plus de facilité à raconter l’histoire ne possède plus seulement davantage de pouvoir sur l’interprétation du passé.

Elle peut participer à la construction du cadre depuis lequel le futur sera interprété.

Et lorsque la personne raconte enfin une autre histoire ?

Supposons maintenant que le salarié décide d’expliquer précisément ce qu’il a vécu.

Il revient sur plusieurs mois de fonctionnement, apporte beaucoup de contexte, explique qu’une situation qu’il acceptait autrefois était déjà difficile mais qu’il ne savait pas encore comment la formuler, ou qu’il avait longtemps pensé que le problème venait simplement de son incapacité à s’adapter.

Pour lui, ces détails sont parfois nécessaires pour rendre le mécanisme visible.

Pour la personne en face, ils peuvent produire l’impression inverse.

« Pourquoi revenir sur des événements qui datent de plusieurs mois ? »

« Pourquoi ne pas l’avoir dit au moment où cela s’est produit ? »

« Ce n’était pas comme ça que tu présentais les choses à l’époque. »

La personne ne doit alors plus seulement expliquer ce qu’elle a vécu.

Elle doit expliquer pourquoi sa difficulté à l’avoir formulé plus tôt ne rend pas son expérience moins légitime aujourd’hui.

Et elle peut se retrouver à devoir devenir une excellente avocate pour obtenir le droit élémentaire d’être considérée comme un témoin fiable de sa propre expérience.

Une organisation inclusive devrait peut-être apprendre à poser d’autres questions

Nous apprenons énormément de choses aux personnes autistes.

Identifier leurs besoins, communiquer plus clairement, demander des aménagements, s’affirmer, développer leur self-advocacy, apprendre à dire non et rendre leur fonctionnement intelligible aux personnes qui les entourent.

Tout cela peut être important.

Mais si notre réflexion s’arrête là, nous risquons de faire porter l’essentiel de la responsabilité sur celui qui rencontre déjà l’obstacle.

Une organisation réellement inclusive devrait peut-être apprendre à poser d’autres questions.

Pas seulement :

« Pourquoi n’as-tu pas demandé cet aménagement plus tôt ? »

Mais :

« Qu’est-ce qui, dans notre organisation, rendait cette demande difficile à formuler ? »

Pas seulement :

« Pourquoi acceptais-tu cette manière de travailler si elle ne te convenait pas ? »

Mais :

« Qu’est-ce que cette adaptation te coûtait, et pourquoi n’avons-nous pas vu ce coût ? »

Pas seulement :

« Pourquoi ton comportement a-t-il changé ? »

Mais :

« Est-il possible que ce qui ait changé ne soit pas ton besoin, mais ta capacité à le défendre ? »

Et lorsqu’un conflit apparaît, peut-être devrions-nous nous poser une dernière question avant de transformer un comportement en caractéristique de la personne :

« Quelle histoire sommes-nous en train d’écrire à partir de ce que nous voyons, et quelle partie de l’expérience reste encore invisible depuis l’endroit où nous regardons ? »

Former les managers et les professionnels RH à l’autisme ne devrait donc probablement pas consister uniquement à leur apprendre une liste de caractéristiques, de symptômes ou de bonnes pratiques.

Il s’agit aussi d’apprendre à déplacer le regard.

À ne pas confondre comportement observable et expérience intérieure.

À ne pas prendre l’adaptation passée comme preuve que l’environnement était adapté.

À distinguer une intention d’une conséquence.

Et surtout, à regarder ce qui se produit entre une personne et son environnement avant de décider que le problème appartient nécessairement à l’une ou à l’autre.

Parce que lorsque quelqu’un a passé des années à s’adapter, le jour où il commence à défendre ses besoins peut donner l’impression qu’il est devenu plus difficile, moins flexible ou simplement différent.

Mais parfois, ce n’est pas la personne qui vient de changer.

C’est simplement l’asymétrie qui, pour la première fois, devient visible.

Pour aller plus loin

La question de l’interprétation réciproque dans les interactions autistiques est développée plus en détail dans Autisme et double empathie : quand deux personnes ne vivent pas la même interaction.

Pour replacer ces mécanismes dans le contexte du management et de l’organisation du travail, voir également mon Guide — Neurodiversité au travail : comprendre, manager, transformer

Sources

  • Pearson, A., Rees, J., & Forster, S. (2022). “This Was Just How This Friendship Worked”: Experiences of Interpersonal Victimization Among Autistic Adults. Autism in Adulthood, 4(2), 141–150.
  • Milton, D. E. M. (2012). On the ontological status of autism: the “double empathy problem”. Disability & Society, 27(6), 883–887.
  • Crompton, C. J., Ropar, D., Evans-Williams, C. V., Flynn, E. G., & Fletcher-Watson, S. (2020). Autistic peer-to-peer information transfer is highly effective. Autism, 24(7), 1704–1712.
  • Fricker, M. (2007). Epistemic Injustice: Power and the Ethics of Knowing. Oxford University Press.
  • Uisma, A.-M., Virkki, T., & Ylilahti, M. (2026). Misunderstood, Minimised, Misrepresented: Autistic Young Adults’ Experiences of Healthcare Encounters. Sociology of Health & Illness.
  • Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
  • Bandura, A. (1999). Moral Disengagement in the Perpetration of Inhumanities. Personality and Social Psychology Review, 3(3), 193–209.
  • Hull, L., Petrides, K. V., Allison, C., Smith, P., Baron-Cohen, S., Lai, M.-C., & Mandy, W. (2017). “Putting on My Best Normal”: Social Camouflaging in Adults with Autism Spectrum Conditions. Journal of Autism and Developmental Disorders, 47, 2519–2534.
  • Bury, S. M., et al. (2024). The Lived Experience of Autistic Adults in Employment: A Systematic Search and Synthesis. Autism in Adulthood.
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